« Je me gave de ce que l’on ne veut pas voir, je m’y blottis, je m’y installe comme chez moi. C’est un voyage loin du mensonge… »

  2009 et les vidéos clandestines de L214 commencent à peine à sortir. On y voit, depuis des vues maladroites, un peu floues, des silhouettes tuer du bétail à la chaîne. On crie au scandal, à l’inhumain. Cette même année, en décembre, j’entre pour la première fois dans un abattoir. Cette expérience me marque tant que je reviens 3 ans plus tard pour y réaliser, durant un an, un documentaire photographique, puis un documentaire radio.

 Un an, un long et lent processus de confiance et enfin une exposition in-situ. Je refuse de verser dans la défense de qui/quoi que ce soit. Ce qui me tient accroché dès ma première venue, c’est l’équilibre fragile de mes pensées.

   Je vais mettre des années à comprendre, à intégrer et à défendre la posture qui a été la mienne : Tuer

Extrait / journal 2012 / terrain : Tuer#1

« Dehors, il fait froid sec, le soleil perce, blanc, puissant. Les hirondelles fusent avec énergie, frôlent le sol, rasent les têtes. Le goudron du parking est silencieux, aucun des 1000 graviers ne bruisse. Aucun camion, aucun passage. Confolens est désert. La fumée sort du toît. Rien ne se passe. L’hiver se tait. »

   « Je rentre par le froid, la fin de la chaîne, là où la viande est viande, où la graisse a gelé, dessinant comme la coulure épaisse des bougies, de ces cires qui ne s’évaporent pas. Des centaines de carcasses en armée. Il n’y a plus de sang, de chaleur, d’ambigüité, c’est à dire plus de causalité. Le jambon est prêt dispo, la vie ne semble plus faire partie du jeu. La chaîne du froid commence là où le principe de réalité s’arrête. »

« La viande dans ton assiette, faut bien la tuer »

Seb

Extrait / journal 2012 / terrain : Tuer#2

   « Il fait froid et ce qui m’étonne le plus, c’est la quantité de vapeur qui s’échappe des corps ouverts en deux. Il me sert la main, le regard convaincu que je comprendrai s’il m’explique. Il ne s’excuse pas, non car il a confiance en moi, confiance en mon regard. Je suis là dans le sang, avec lui.

Sébastion s’avance d’un pas, le menton humble, comme on s’avancerait au bord d’une scène avec de grandes chaussures et me dit : « c’est moi, on m’appelle le tueur ». Dehors les oiseaux piaillent doucement la naissance des premiers jours d’hiver. Sur la chaîne d’abattage, Sébastien, Hervé, Christelle et Olivier me sourient. Tout est là. »

« Ce sont eux, les mains dans le sang, de longs couteaux profilés à la taille, le sourire lumineux, qui me séduisent et me convainquent qu’il y là quelque chose de profond, de paradoxal, quelque chose de la nature humaine.

Je me sens bien ici, je ressens cette extrême bienveillance, cela m’étonne encore aujourd’hui…

J’ai vu ce quelque chose dans leurs yeux qui dessinait une humanité sans bornes. Et puis cette crainte, cet air désabusé, cette crainte d’être jugé encore une fois, pour ce métier, pour tout ce sang sur leur main… »

« L’équilibre fragile de la pensée »

Extrait / journal 2012 / terrain : Tuer#3

   « Tôt le matin, 6h00, près de la “tuerie des moutons”, à discuter avec Olivier, je suis surpris de me sentir osciller entre deux états tout à fait contraires, comme deux directions. Faisant l’effort d’une mise à distance considérable vis-à-vis de la souffrance de l’animal, enterrant mon empathie comme pour « choisir mon camp », je réussis à réfréner tout attachement aux bêtes qui défilent devant moi, je suis technique. Et puis parfois, fatigué ou fragilisé par l’atmosphère, mon oeil accroche le regard d’un animal ou l’un de ses mouvements de résistance à la mort et c’est une irrépressible vague de tristesse, de refus et d’injustice qui m’inondent, me laissant incapable de parler, ou même de penser. À cet instant précis, ce sont eux : Olivier, Christelle, Youssef et les autres qui me rattrapent dans ma chute vers l’horreur et le jugement. »

 « Équilibre fragile de la pensée.

   Dehors toujours ce même soleil, ces tôles qui gigottent au vent. Ces arbres qui s’en foutent.

   Benoît sourit. On rit là où l’on saigne ?

« Honte à celui qui rit lorsque Rome brûle. Mais elle brûle tout le temps. »

Tout ce sang ne m’effraie pas. Le rouge a lui aussi le droit de citer. Là où le blanc tente vainement de renvoyer la lumière, le rouge le révèle plus encore, il le tâche, lui apporte le relief qu’il écrase, qu’il absorbe.

La tâche permet souvent la vue d’un ensemble. Elle nous permet de prendre la mesure. »

Extrait / journal 2012 / terrain : Tuer#4

   « Ici, la vapeur propage dans l’air les derniers souffles que je ne commenterai pas. Je ne suis pas là pour ça. Je suis là pour tout sauf ça.

Ici ça meurt. Ça. Les “René”, les “Josie”, patronymes de fortune dont sont baptisés les porcs et les bovins lorsqu’ils n’avancent pas dans les couloirs. Je trouve ça tendre, et je pense, sans savoir pourquoi, à Sophie la girafe, à Mickey, ou encore Charly le coq.

Rien ne bouge lorsque l’on tue.

Rien ne s’effondre, rien n’apparaît.

Rien, ni même la sensation que quelque chose s’élève ou s’en va. »

Extrait / journal 2012 / terrain : Tuer#5

« Dans la recherche permanente de la bonne distance, je comprend que sans ces hommes dans mon cadre, il ne reste que le vide, car eux seuls sauvent la vie.

Je me gave de ce que l’on ne veut pas voir, je m’y blottis, je m’y installe comme chez moi. C’est un voyage loin du mensonge. Un grand et gros fauteuil froid et ferme de vérité crue. Ici je ne ressens pas l’angoisse qui pourtant m’accable dans les rayons de super marché, dans un rendez vous Tinder, dans la morale faite aux enfants, dans un dîner familiale ou devant la TV que je n’ai plus…

Je suis en contact direct avec un acte dont l’énormité ne peut intrinsèquement pas mentir. »

Extrait / journal 2012 / terrain : Tuer#6

« Chaque spectateur scandalisé par « la vérité des abattoir » est choqué, bousculé par une vérité aussi bête et gigantesque que le déni dont il est le plein acteur : dans les abattoirs, on tue. Il y a tout à la fois la sottise et le mépris.

La sottise d’abord, d’atterrir aussi tard dans sa vie sur cette distinction faite du vivant et du mort, comme une évidence pourtant que ce que l’on mange, on le tue d’abord. Mais l’évidence a cette force incroyable justement, d’avoir disparu sous sa constante présence. Evident c’est « avoir vidé », c’est quelque chose de vide. Caractère de ce qui s’impose à l’esprit avec une telle force qu’on n’a besoin d’aucune autre preuve pour en connaître la vérité, la réalité. Evidens : de Video (voir) et préfixe « e ».

« L’évidence, c’est ce qui n’a pas besoin d’être vu »

Extrait / journal 2012 / terrain : Tuer#7

« Après la sottise, le jugement, dans le mépris de ces hommes et de ces femmes qui prennent pourtant la charge d’une tâche collective, sans cagoule, sans anonymat. Cette nécessité de diriger au plus vite la colère de sa propre découverte sur un autre que soi. »

Tuer